MA MÈRE
Quand j’étais petite fille, je tombais souvent malade. Parfois, dans un moment de découragement, ma mère me reprochait cela. « Comment, se plaignait-elle, une créature aussi faible a-t-elle pu sortir de mon ventre alors que tous ceux et celles que j’ai mis au monde avant toi sont des garçons sains et forts et des filles belles comme un cœur qui mettront au monde à leur tour de beaux enfants ? » Maman luttait avec détermination et sans jamais se décourager contre les maux qui me torturaient : fièvres, toux, éruptions de boutons, diarrhées, saignements de nez... Mon corps paraissait être le jouet de toutes les maladies et il me semblait que c’était le Mal lui-même qui en multipliait les symptômes. Pourtant ma mère ne m’amenait jamais au dispensaire. D’abord parce qu’il était loin, à plus de dix kilomètres de la maison, mais surtout parce qu’elle ne faisait pas confiance aux pilules que les infirmières distribuaient.
Ma mère ne croyait pas à la médecine des Blancs, elle préférait les médicaments dont la recette lui avait été donnée par sa mère, qui, elle-même, l’avait héritée de sa mère et sa grand-mère. Pour les préparer, elle cueillait donc, au jour et à l’heure fixés par la pratique et en récitant les formules magiques, des herbes, des feuilles, des racines, des fruits sauvages, qu’elle réduisait en poudre et m’appliquait sous des formes diverses. Maman avait aussi trouvé dans le champ un arbre qui n’avait pas été coupé par mon père. À la tombée de la nuit, elle m’amenait au pied de cet arbre médicinal et elle me frottait tout le corps avec ses feuilles. Les nuits de pleine lune, maman m’entraînait au plus épais des papyrus et offrait mon petit corps nu à tous les esprits qui habitent dans les marais. Car ma mère savait bien que mes maladies fréquentes ne venaient pas seulement de la faiblesse de mon corps enfantin. Elles provenaient pour la plupart des hommes ou des esprits. Le premier suspect a toujours été un voisin jaloux, mais cela aurait aussi bien pu être un de ces empoisonneurs qui veulent le mal pour le mal et que j’avais par hasard rencontré sur la route. Parfois, la maladie pouvait aussi venir d’un autre monde, c’est-à-dire des esprits des morts qui arrivaient la nuit, se glissaient dans les maisons et les rêves des gens. Lorsque les médicaments maternels étaient sans résultat, que la maladie continuait, que le mal s’aggravait, il n’y avait plus pour elle qu’une seule solution : « Sister Deborah, demain nous irons chez Sister Deborah, c’est elle qui peut te sauver. Demain, nous irons à Nyabikenke, à la mission. »
Na podstawie: Scholastique Mukasonga, Sister Deborah,
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